Retrouvailles (bis)
J'ai vu à nouveaux les anciens de la prépa, assez récemment. J'ai l'impression de ne mettre ce blog à jour qu'à chaque fois que je les revois ; c'est juste que je n'aie plus trop le courage de mettre quoi que ce soit de neuf et que là, cela me fait une occasion. Je vois des gens cela ait fait remonter des souvenirs et des sensations à la surface qui me donnent envie d'écrire.
Je suis tout d'abord invité à un karaoké qui se déroule dans une sorte de restaurant asiatique composé d'une multitude de petites cabines privées dans lesquelles on peut manger et on a à disposition un système de karaoké avec micro, écran et ordinateur pour choisir les chansons. Le programme informatique est en chinois, ce qui rend son maniement peu aisé mais ce n'est finalement pas si rédhibitoire. Je ne pratique pas ce genre d'activité très souvent mais j'ai la chance de savoir chanter juste sans avoir jamais appris ; je pense d'ailleurs que c'est quelque chose qui ne s'apprend pas vraiment. Je chante quelques chansons mais comme souvent, j'ai l'impression de ne pas connaître celles que tout le monde connaît et de connaitre celles que les autres ne connaissent pas ; mais ma prestation semble tout de même sortir du lot et ils me le font remarquer.
Quelque temps après, je les revoie au restaurant. C'est l'occasion de revoir Julien D., qui était parti depuis plusieurs années aux Etats-Unis et qui vient de renter définitivement en France. Au départ, il avait été prévu de faire la soirée au Manoir de Paris mais, devant le faible nombre de participants, il fut décidé de remettre cela à la semaine suivante. Nous n'étions que quatre, Antho, Julien D., Julie (qui arrive très en retard à cause de la difficulté de se garer à Paris) et moi. Julien D. est celui qui revenait des Etats-Unis ; il faisait partie, avec Antho, de notre groupe de colle quand nous étions en prépa. Le fait de n'être que quatre ne me gêne pas car, étant d'un naturel timide et introverti, je trouve qu'un petit groupe se prête finalement plus facilement à la prise de parole qu'une grande tablée, dans laquelle j'aurais de toute façon toujours du mal à m'imposer. Bien que j'étais précédemment resté sans contacts avec eux pendant plus ou moins longtemps, j'avais l'impression de les avoir quitté la veille, de les retrouver exactement comme ils étaient. Je me sentais aussi finalement plus sûr de moi qu'avant, durant les années ou j'étais en prépa et en école : le fait d'être resté longtemps sans rien faire depuis mes études, la prise de conscience qui s'opère petit à petit me fait comme sortir du brouillard, et je me sens un peu différent, même si je suis sûr qu'au fond de moi, les bases de ma personnalité restent plus ou moins identiques.
Nous avons parlé de tout et de rien et j'avais l'impression de davantage faire partie de la conversation que ça n'aurait été le cas plusieurs années auparavant. Est venu bien sûr le sujet fatidique que je redoutais mais que je savais incontournable, à savoir moi et mon inexplicable absence de travail digne de ce nom depuis cinq ans (si l'on excepte le fait de donner des cours particuliers mais ce n'est pas considéré, à juste titre me semble-t-il, comme une activité à part entière). J'essaie toujours de m'expliquer tant bien que mal en étant toujours le plus honnête possible mais je me sens en même temps quelque peu gêné parce qu'il n'y a pas de vraie explication, ni vis-à-vis d'eux, ni vis-à-vis de moi. Et, même si les conseils et encouragements qu'ils me prodiguent sont bien intentionnés, je ne peux m'empêcher de penser qu'une fois rentrés chez eux, ils ne doivent pas manquer de se dire que ma situation est des plus bizarres, tout comme moi. C'était justement pour éviter cette situation quelque peu inconfortable (et l'appréhension, qui était encore plus forte que la réalité) que j'étais resté sans donner de nouvelles pendant plusieurs années - ce que je leur dit d'ailleurs - afin de dissiper tout malentendu éventuel.
La semaine suivante, nous nous revoyons afin de concrétiser la visite du Manoir de Paris qui n'avait pas pu se faire précédemment. Nous sommes cette fois-ci plus nombreux, condition nécessaire pour rendre l'expérience plus amusante. Il s'agit en fait du principe du train fantôme sauf qu'au lieu d'être dans des wagonnets, la visite se fait à pied et fait intervenir en permanence des comédiens grimés en monstres qui interagissent avec le groupe, le tout dans le noir avec force bruitages, décors glauques, effets de surprise et autres joyeusetés censées ficher la trouille. Un peu inattendu au début, même si à force, on finit par s'habituer. Toujours est-il que c'est globalement plutôt bien, et certaines filles de notre groupe avaient d'ailleurs l'air d'avoir réellement peur, l'une d'entre elles s'agrippe à moi à plusieurs reprises, ce qui ne manque pas de me surprendre car après tout, on sait bien que tout cela n'est que du théâtre et qu'il ne se passe rien de dangereux (les comédiens ne touchent même pas les visiteurs).
Après la visite, s'ensuit un dîner au restaurant avec l'ensemble du groupe, qui se poursuivra ensuite par un verre bu dans un café en plus petit comité. Au restaurant, je suis assis en bout de table, en face de Julien D. Je passe d'ailleurs une partie du repas à parler avec lui de ses passe-temps, qui sont le jeu d'échecs et le golf. Comme je n'y connais rien, j'en profite pour poser des questions. C'est surtout que, comme je l'ai déjà dit, il m'est toujours difficile de prendre la parole dès lors qu'il y a un certain nombre de personnes, même si ça va mieux qu'avant.
Au cours de ses rencontres furent évoqués les souvenirs des uns et des autres, des anciens de la prépa perdus de vue ou pas, des voyages qu'ils avaient faits, des activités qu'ils pratiquaient. Et d'une certaine façon, je me sentais tout de même quelque peu exclu par les sujets abordés car je ne fais aucune activité, ne pars jamais en voyage, et je ne suis en contact avec pratiquement personne d'autre à part eux. Mais surtout, j'ai l'impression, à les entendre évoquer leurs expériences, que leurs relations aux uns et aux autres forment des liens dont je en pourrais jamais faire totalement partie, ou sinon de façon épisodique, comme une pièce rapportée. C'est la sensation que j'avais toujours eue - même avant - et qui me touche tout particulièrement car, au-delà de ce cas précis, elle est emblématique de ma position face à la vie en général, qui pourrait se résumer par cette citation de Lovecraft : « Je ne participe jamais à ce qui m'entoure, je ne suis nulle part à ma place. » J'étais partagé entre le fait que j'étais content de les revoir tous et le fait que je ressentais assez nettement, comme toujours, que je ne profitais pas de la situation complétement, je me sentais comme étranger. Cette impression se trouvait renforcée par mon hyper-cérébralité qui, constamment, me met à distance et me fait analyser la situation en même temps que je la vis, le tout entrecoupé de dizaines de pensées qui me viennent en même temps.
La soirée au Manoir fut aussi l'occasion de revoir Nina. On s'envoyait quelques SMS deux ou trois fois par an, pour le Nouvel an ou nos anniversaires respectifs et à chaque fois, je lui disais qu'il faudrait qu'on se revoie, comme ça, mais je n'avais jamais eu de réponse jusqu'à ce que je finisse par la revoir ce jour-là. Elle était venue avec son copain, que je ne connaissais pas. J'ai échangé deux ou trois mots avec lui et il m'a semblé plutôt sympathique.
Cela me fait tout de même bizarre, quand je repense au passé, parce que j'avais été amoureux d'elle sans que ça soit réciproque, que cela m'avait beaucoup chamboulé à l'époque, alors qu'aujourd'hui, cet épisode me semble complétement dérisoire. Il est toujours curieux de constater à quel point certaines sensations ne sont rien d'autres que de pures constructions de notre esprit sans lien aucun avec la réalité. Elle qui me semblait si merveilleuse à l'époque m'apparaissait aujourd'hui plus ordinaire, quelqu'un de sympathique certes, avec laquelle je partage sans doute quelques façons de voir mais pas forcément davantage que les autres personnes présentes ce soir-là. C'est sans doute la même chose pour elle aussi vis-à-vis de moi, bien sûr. Mais, à l'époque, j'avais cru, je ne sais pourquoi, qu'elle allait être à même de me comprendre mieux que les autres, que nous aurions pu, sans forcément être amoureux, ne serait-ce que des amis proches. Ce n'a pas vraiment été le cas et, même si nous nous étions vu quelques fois l'été suivant la prépa, si nous nous étions échangé des livres ou téléphoné plus de fois que d'habitude, cela n'avait, avec le temps, débouché sur finalement rien d'autre qu'une vague amitié qui avait fini par s'étioler plus ou moins avec le temps, pour ne devenir rien d'autre que quelques contacts sporadiques tout comme avec les autres membres du groupe. Mais qu'on ne se méprenne pas non plus, il ne s'agit pas d'un reproche ou quoi que ce soit, simplement d'une constatation sur le fait que dans la vie, les choses ne sont pas telle qu'on se les imagine. Je ne lui reproche rien et je ne regrette rien. Ah, si, il y quand même une chose que je regrette, c'est de lui avoir, il y a plusieurs années de cela, avoué dans une lettre que j'étais amoureux d'elle. C'était perdu d'avance, cela n'a servi absolument à rien et a fini par m'embarrasser, et peut-être qu'elle aussi, bien que nous n'en ayons absolument jamais fait mention de vive voix.
Quelque chose continue quand même de me turlupiner : ce blog. Au départ, je lui en avais donné l'adresse parce qu'elle en avait un aussi, que ça m'avait donné l'idée d'en faire un, que je postais des messages dessus, que nous étions dans la même classe, etc. Aujourd'hui que nos liens se sont distendus, il n'y a a priori plus tellement de raisons qu'elle le consulte et pourtant je suis sûr qu'elle le fait encore. Comment le sais-je ? Parce que c'est un blog évidemment très peu regardé et que quand je vérifie de temps en temps l'historique des connexions, il y en a toujours qui reviennent directement sans avoir été redirigé depuis Google ou autre. Alors évidemment, on ne peut pas savoir à qui appartient telle ou telle adresse IP mais on peut voir la provenance géographique approximative et, depuis plusieurs années, les lieux correspondaient aux villes où elle se trouvait, ce qui ne peut pas être une coïncidence. Se pose toujours, évidemment, le problème de savoir ce qu'on peut dire ou pas en fonction de la personne qui va lire le texte qu'on écrit : c'est le problème qui se pose à tout diariste dès lors que sa prose est publiée (et c'est globalement la même démarche pour un blog, à peu de choses près). Je suis, là encore, tiraillé entre deux choses contradictoires : d'un côté je voudrais que quelqu'un (un lecteur potentiel, peu importe lequel) lise ce que j'écris, car je ne conçois pas l'écriture sans lecteur. De l'autre, je ne voudrais absolument pas que des gens qui me connaissent sachent de ce que j'écris ici.
D'un côté, ce blog n'est plus destiné explicitement à elle, de l'autre, je ne peux pas l'empêcher de le consulter. J'aurais évidemment pu en créer un nouveau mais j'aime bien l'idée de continuité même si je ne suis plus exactement la même personne que quand je l'avais commencé, il y a plusieurs années de cela. Enfin bon, tant pis… Et si quelqu'un, n'importe qui, qui me connaisse ou pas, lit ce qui est écrit ici, qu'il ne répète rien de ce qui a pu être écrit.